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Tchad, 10 septembre 1970

Depuis quelques semaines, je suis affecté à la 5e Compagnie de l'Armée tchadienne basée à MONGO, au centre du pays, à côté de l'Etat-Major Tactique (EMT) du 3e RIMa dont elle dépend pour emploi.

Dans cette zone, les HLL (comprenez les Hors La Loi, vocable officiel pour désigner les rebelles au pouvoir central) sont plutôt mal armés et de ce fait, loin de chercher le contact, ils font de leur mieux pour l'éviter. L'aube se lève quand va commencer l'héliportage marquant le début d'une opération décidée par l'EMT au Sud de l'ABOU-TELFAN, un mouvement de terrain culminant à quelques centaines de mètres et s'étirant sur une vingtaine de kilomètres en une barre orientée nord-sud. Dans la platitude ordinaire du terrain local, il apparaît comme une véritable montagne.

La zone de poser choisie est à son pied, tout au sud, à proximité d'un groupe de cases constituant le village de KATALOG. Le soleil qui pointe s'annonce radieux, en cette fin de saison des pluies la végétation ne peut pas être plus développée ; par endroits, l'herbe à éléphant monte plus haut qu'un homme debout. Comme toujours lors de la mise en oeuvre du Détachement d'Intervention Héliportée (DIH), un avion d'observation (Tripacer) part en premier pour reconnaître la zone de poser ; un "pirate" (hélicoptère Sikorsky H-34 armé d'un canon de 20 mm en sabord) le suit à 3 ou 4 minutes pour nettoyer cette zone si besoin est et sécuriser la mise à terre du 1er détachement qui arrive juste derrière lui. Pour cette opération, ce détachement est constitué par une section du 3e RIMa commandée par mon camarade de promotion Michel STOUFF. Avec mes Tchadiens, je dois embarquer en deuxième rotation.

A son arrivée sur zone, le Tripacer découvre une bande d'une cinquantaine de rebelles qui bivouaquent à l'orée du village ; le pirate entre aussitôt en action tandis que STOUFF et ses hommes accrochent l'adversaire. Tels sont les renseignements dont je dispose lorsque les hélicos arrivent pour m'enlever. En cours de vol, le soutier de mon appareil me hurle que le pirate vient d'être touché et s'est posé en catastrophe en plein milieu de la zone de contact.

Aussitôt débarqué, je reçois par radio du Tripacer la mission de ratisser le terrain jusqu'au pirate tandis que STOUFF est installé en bouclage de l'autre côté. La végétation bouche l'horizon. Pas de points de repère ; j'ai l'impression d'être aveugle. Savoir dans quelle direction partir est déjà un problème ; mettre le détachement en ligne alors que je ne peux voir au-delà du 2e homme tant à ma droite qu'à ma gauche est d'autant plus délicat que, les postes radio PP8 de la compagnie étant tous en panne, je dois commander mes troupes à la voix. Nous n'avons guère parcouru plus de 300 mètres. A l'exception de mon opérateur radio C-10 qui assure la liaison avec l'avion d'observation et marche à 3 ou 4 mètres derrière moi, tout le monde est à peu près aligné.

Mon attention est toute concentrée sur le maintien de l'alignement quand, soudain, mon radio hurle : "Mon Lieutenant, couche-toi !". Dans la seconde qui suit, il se met à tirer ; je le vois vider son chargeur de PM dans un fourré que je viens de dépasser. Je lui demande ce qui se passe au moment où il change de chargeur. Laconique, il me crie : "Y'a un bandit dans le fourré !", et il renvoie la purée : un deuxième chargeur dans le buisson qui doit faire 2 mètres de diamètre et 2 mètres aussi à son plus haut.

Il consent alors à m'expliquer que le bandit s'est levé derrière moi pour me planter sa sagaie dans le dos mais qu'en l'entendant crier, il a replongé dans le fourré. Je m'approche dudit fourré, pensant y trouver un cadavre transformé en passoire : pensez ! Quarante cartouches de 9 mm, tirées à 3 mètres de distance, l'affaire est entendue... Nenni, je vois deux yeux terrorisés qui me fixent à travers le feuillage. L'instant d'après, sur un aboiement de mon radio, le type se redresse en mettant les mains sur sa tête et sort du fourré. Incrédule, je tourne autour de lui à la recherche d'une blessure : rien, le gars est absolument intact.

Le ratissage a continué. Le jeune "bandit" a été regroupé avec d'autres, faits prisonniers eux aussi ; ils ont tous été évacués pour être interrogés par l'officier de renseignement de l'EMT. Je n'ai jamais su ni son nom, ni ce qu'il advint de lui. Quarante ans après, il rend encore visite à ma mémoire ; sa silhouette est nette mais son visage est flou, seuls ses yeux me parlent clairement de son effarement d'être encore vivant, de son angoisse à ne pas savoir ce qui l'attend.

Sans doute, au moins ce jour là, a-t-il bénéficié d'une très haute protection. S'il avait eu une arme à feu, peut-être nous aurait il tués, mon radio et moi ; et s'il avait vu mon radio à temps, peut être aurait-il réussi, sans bruit, à m'atteindre avec sa sagaie. La protection dont il jouissait s'est probablement étendue jusqu'à moi.... A moins que ce ne soit l'inverse !

Michel AVELANGE

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