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AU TEMPS BENI DES COLONIES !!
(Les tribulations d’un « aspirant – empereur »)

brazza

En ces temps-là, Brazzaville était la « capitale » de l’Afrique Equatoriale Française. Lieutenant, j’y servais à la Compagnie de Parachutistes Coloniaux qui avait le privilège, comme unité de réserve générale, de rayonner sur toute la zone.

Ce privilège nous valait de nous initier à un camp marin au Gabon (et à l’occasion de rendre visite au docteur Schweitzer à Lambaréné), de guerroyer au Cameroun, d’ « humaniser » en Oubangui-Chari et évidemment, de manoeuvrer dans tout le Congo. Au Tchad, nous y allions une fois par an, au mois d’août, plus précisément à Faya Largeau, la plus grande palmeraie d’Afrique. A cette époque de l’année la récolte des dattes faisait converger vers l’oasis des milliers de nomades qui profitaient de la circonstance pour assouvir des vengeances nées de rivalités ancestrales.

La compagnie para sautait près de la palmeraie et montrait ainsi sa force pour n’avoir pas à s’en servir. Le programme et le rituel étaient immuables. Parachutés aux aurores sur une dune confortable, nous avions pour mission de nous rendre maîtres du puits d’Aïn Galaka défendu par des tirailleurs tchadiens dont les anciens avaient servi à la 2° DB du Général Leclerc, de Koufra à Berchtesgaden et de ce fait, avaient beaucoup de mal à jouer à la « guéguerre ».

L’enjeu était d’accomplir la mission au plus vite et de battre le record de 42 minutes établi quelques années auparavant par nos prédécesseurs, un record qui laissait loin derrière les quatre jours que le commandant Lamy avait mis en 1897 pour réduire ce point d’eau stratégique du Borkou.

Puis nous revenions à Largeau en camions pour participer à une prise d’armes où l’enthousiasme débordant des jeunes indigènes ajoutait encore à la chaleur caniculaire qui étouffait la palmeraie. La cérémonie militaire était présidée par le général commandant l’AEF. Cette année là, en 1958, le Comsup était le général de division Le Puloch, le père de notre camarade Alain. Guerrier accompli qui avait glorieusement mené le RICM à la victoire, le Général était un Breton pur et dur, rude pour lui-même comme pour les autres. Il distillait ses exigences dans des directives numérotées qui terrorisaient les colonels de son entourage et régalaient les lieutenants insouciants et insolents que nous étions.
 
La prise d’armes traînait en longueur. Dans la palmeraie, l’ombre se rétrécissait. Là-haut, le soleil cuisait doucement dans son jus. Le repas de corps fut le bienvenu dans cette grande case en pisé où une longue table commune avait été dressée en forme de « T » pour accueillir tous les officiers. Le Général prit place au centre du « T » avec, de part et d’autre, ses colonels et autres courtisans. En enfilade il pouvait voir les capitaines et les lieutenants installés dans l’ordre hiérarchique inverse, le troupeau des lieutenants étant parqué en bout de table.
 
Au-dessus de nos têtes, trois tapis installés verticalement, reliés par des cordes, étaient agités d’avant en arrière pour brasser l’air étouffant de cette salle à manger improvisée. Un vieux marsouin de mes voisins de table m’apprit qu’il s’agissait d’un système ancestral appelé « panka » mis en oeuvre par un « boy panka » et il me montra, dans l’ombre d’une niche incrustée au-dessus du mur, un jeune garçon allongé qui, du bout de ses orteils, tirait puis relâchait les deux cordes soutenant les tapis. Pris de compassion pour le jeune gamin, je me fis un devoir de croire qu’il faisait plus frais.
 
Après l’apéritif, un « Ricard bien colonial qui fait du bien pour ce qu’on a », vint un hors-d’oeuvre de l’intendance du type « H2O » (inodore, incolore et sans saveur). C’est alors que je vis nettement passer le plat principal que le serveur-chef portait à destination du Général. Ce plat annoncé sous le vocable « steak » avait l’aspect et la consistance d’une semelle de godillot après deux années passées à Coët. N’ignorant rien des subtilités de la directive n°9 que le Général avait rédigée sur « la qualité de l’alimentation », j’eus alors la nette intuition que nous allions vivre un moment historique.
 
Effectivement, en tapotant avec sa petite cuiller sur son verre, le Général obtint le silence.
- « Qui, dans cette honorable assemblée, est chargé de faire appliquer ma directive n°9 ? » aboya le patron.
Un silence pesant tomba sur la table, accablant surtout l’entourage du Général où les officiers supérieurs se firent de plus en plus petits.
Irrité, agacé, rouge de colère, le Général déchira le silence un instant en réitérant sa question.
Le silence se refit, encore plus dense. Un malaise gagnait les convives. Le temps venait de s’arrêter sur l’AEF.
C’est alors que dans un bruit métallique de tabourets de l’intendance qui s’entrechoquent, un héros solitaire, assis presque en face de moi, se déplia pour se présenter :
- « Médecin-capitaine Le Hénaff, à vos ordres, mon Général ».
C’est ainsi que je fis la connaissance du fils de mon ex-propriétaire près de Quimper, le directeur des célèbres conserveries Le Hénaff.
- « Docteur, demanda le Général, c’est vous qui êtes chargé de l’application de ma directive n°9 ? »
- « Affirmatif, mon Général, dans la mesure où les troupes coloniales n’ont pas encore de vétérinaires, c’est effectivement à moi, médecin de la garnison, qu’incombe cette attribution particulière. »
L’assistance respirait à nouveau, soulagée d’avoir trouvé la victime expiatoire. Les courtisans retrouvaient leur assurance et approuvaient le Général.
- « Alors docteur, reprit le Général, expliquez-moi pourquoi j’ai une semelle de godasse dans mon assiette ».
- « Eh bien, mon Général, la viande qui vous est présentée est de la viande de boeuf…de ces troupeaux qui viennent à pied de Fort Lamy (l’actuelle N’Djamena) à Faya Largeau – distance : 954 kms ».
- « Oui, oui, docteur, je sais tout cela, rétorqua le Général courroucé, et alors, que faîtes-vous ? »
- « Eh bien, mon Général, répondit le toubib de plus en plus héroïque et solitaire, les généraux viennent à Largeau par avion et les boeufs les rejoignent à pied…
Lorsqu’on changera, nous mangerons de la viande tendre ! »
Une frappe nucléaire venait de s’abattre sur la popote. Les colonels avaient quasiment disparu sous la table, les courtisans se faisaient le plus petit possible.
Seul, debout, magnifique, le médecin-capitaine faisait face à la tourmente…

Le Général d’un caractère sanguin devint rouge pivoine. On s’attendait à ce qu’il explose. Ayant probablement mesuré le grotesque de la situation, il prit soudainement le parti d’en rire… un petit rire nerveux suivi d’un rire plus large, pas très franc.

Plus qu’un autre, j’avais pu apprécier ce duel au soleil entre deux Bretons de caractère.
Le « pot de fer » était tenace et avait de la mémoire.
Le courageux « pot de terre » resta onze ans médecin-capitaine.

Général (CA) François CANN

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